Ah làlà… le début de cette épopée remonte au mois de juin. Cette histoire a débuté il y a plus de six mois, mais j’ai tais cette angoisse ici parce que, superstitieuse, je n’ai rien voulu toucher à la critique et à l’espoir tant qu’il n’existait pas une porte de sortie. Et que celle-ci soit tout près.
Comme cette porte de sortie s’est ouverte il y a plus d’une semaine, je peux enfin me défouler de toutes ces frustrations.
Tout a commencé le 23 juin. Je m’en rappelle parce que la date particulière lui a donné une excuse pour sa première fois. Je m’étais alors dis que c’était exceptionnel, que c’était pour fêter la St-Jean. Que ça ne durerait pas.
Que nenni.
Cet appartement, situé dans une longue série de duplex collés, comportait deux étages: rez-de-chaussée et sous-sol. Notre chambre était installée au sous-sol, privilégiant le confort de la fraicheur pour l’été. Quand nous sommes déménagés dans Chomedey, nous ne connaissions pratiquement rien de Laval. Nous trouvions le quartier bien situé, mais ignorions sa réputation.
Ce grand appartement faisait partie d’un ancien complexe HLM pour les mères monoparentales. Son bas prix aurait dû nous mettre la puce à l’oreille, mais non. Nous n’avions jamais eu de problèmes de voisins et on a sauté sur l’occasion de la grandeur et du petit terrain avenant pour mon fils.
Dès les premières heures, avec mon voisin du dessus, j’ai pu constater à quel point les murs étaient en papier de riz. Et cela, je l’ai dis souvent auparavant. Mais vous ne pouvez savoir ce que veut exactement dire cette expression tant que vous n’avez pas séjourné dans cet endroit. Mes voisins du plafond n’étaient pas turbulents, ils existaient, simplement. Et je pouvais tout entendre. Les toussotements, les conversations dans la salle de bain, les tiroirs qu’on ouvre, les résonances de la télé et, à faible échelle au début, les sonorités musicales.
C’était à tel point qu’un jour, alors qu’un grondement sourd résonnait dans la chambre de mon fils à m’en donner mal au crâne, je suis montée les voir, pour découvrir que ce bruit… n’était qu’un ventilateur posé par terre.
Mais ça allait. Je m’y étais habituée, je m’amusais parfois à essayer de trouver quel était le film qu’ils écoutaient le vendredi soir, je soupirais quand ils descendaient les escaliers intérieurs (et ils les descendaient chaque fois comme s’il y avait le feu chez eux… encore là, peut-être était-ce l’illusion du papier de riz), je m’efforçais d’ignorer le bruit de sa laveuse tonitruante. C’était supportable. Je n’avais encore eu jamais d’appartement où on me marchait sur la tête, mais j’avais fini par me faire à l’idée. Il y avait toujours l’option de descendre au sous-sol quand la cacophonie du deuxième était trop imposante.
Mais ça, c’était avant mon autre voisin.
Il était minuit trente lorsque j’entendis la musique retentir. Je venais à peine de me mettre au lit et, comble de malchance, le lit était collé sur le mur de gauche, celui d’où la musique se rythmait. Le boum-boum bien audible ne laissait aucun doute sur le style musical et je me suis dis que mon voisin de gauche donnait un party pour la St-Jean. Et que, forcément à cette force audible, alors qu’en un an, on n’avait jamais entendu le moindre bruit de nos voisins à bâbord et à tribord, ce party devait se donner dans son sous-sol. J’eus beaucoup de mal à m’endormir, ce qui ne fut pas le cas de mon amoureux. J’étais moins tolérante que lui.
Le lendemain, alors que je couchais mon fils pour sa sieste, la musique refit son apparition.
Tout d’abord, je dois expliquer mon manque de tolérance par la sensation que je me laissais marcher sur les pieds. Cette sensation, je l’ai ressentie maintes et maintes fois quand j’étais sous juridiction paternelle, ce qui m’a amené à devenir militante intégriste pour la protection de nos orteils. Je ne supporte pas de voir quelqu’un se laisser marcher sur les pieds et je sentais avant même que l’autre y pense quand quelqu’un voulait malmener les miens.
Évidemment, cette attitude rend un peu… paranoïaque. Comme si je ne l’étais pas assez, d’abord.
Dans cette situation, nous étions chez nous, nous étions en droit de désirer la paix. J’ai demandé à mon homme d’aller avertir le voisin, simplement lui rappeler l’existence du papier de riz, lui demander de baisser d’un iota pour ses voisins de droite immédiat, qui avaient la bassinette de fiston collée également contre ce mur au rez-de-chaussée.
L’homme de ma vie est revenu à la maison penaud et stupéfait.
« – C’est pas sa musique à lui. C’est celle du voisin au-dessus. »
… hein? Vous êtes donc en train de me dire que c’est la musique au 2e étage de l’immeuble d’à côté qui m’a empêchée de dormir dans le sous-sol cette nuit?
Eh ben… elle devait être drôlement forte.
J’en eu plusieurs exemples au cours de l’été. Il recommença dès le lendemain soir et j’espérais toujours pouvoir mettre cela sur le compte des festivités. Mais chaque fois que la voiture de sa mère s’absentait du vendredi soir au dimanche (je soupçonne le camping d’être en cause), son fils de seize ans faisait un party. Je regretta amèrement durant cet été-là de ne pas avoir d’air climatisé afin d’enfermer ma maison pour ne pas laisser la musique passer par les fenêtres. J’eus l’occasion durant l’automne de m’apercevoir que cette envie aurait été vaine, puisque cela ne changeait pas grand chose à la sonorité.
Toujours dans un ancien HLM, mon appartement donne sur le stationnement privé des duplex. Au milieu, une petite aire de jeux clôturée, pour les enfants (où je n’allais que rarement avec mini-moi puisque le sable était jonché de bouteilles d’alcool et de restes de joints). Mon voisin-adolescent eut l’idée juvénile, à la fin du mois de juillet, d’installer les hauts-parleurs de sa chaine stéréo dans la fenêtre de sa chambre afin que tous ses invités puissent se prélasser dans le parc sans manquer une seule note boum-boumesque.
… *soupir*
C’en était trop. Ma patience explosa, je m’habillai en vitesse (parce qu’il était vingt-trois heures trente). Ce soir-là, j’avais réussi à l’attraper vers environ dix-neuf heures, alors que sa musique commençait à peine. Il était appuyé contre la rampe de son balcon et discutait avec deux amis en bas. Je lui avais expliqué, avec toute la courtoisie du monde, que s’il baissait un peu sa musique, mon fils et moi dormirions mieux et ses oreilles y gagneraient au change. Il avait acquiescé, pas de problème, je comprends, bonne soirée!
Lorsque ma porte s’ouvrit à la volée, son regard hypocrite le remarqua et il sortit du parc en courant pour s’élancer dans ses escaliers pour se sauver. Ça m’était égal que je ne parle pas à lui. Ils étaient une douzaine dehors, vingt-quatre oreilles pour m’entendre gueuler qu’ils n’avaient aucun bon sens. Il y en aurait bien un là-dedans qui serait sensé.
En effet, il en eut un. Mature, calme, il hochait la tête, m’affirma qu’ils la baissaient immédiatement, qu’ils comprenaient, que cela allait pas se revenir dans trente secondes, as usual.
Cette nuit-là, je pu dormir en paix.
Après deux semaines de repos, où vendredi soir, samedi jour, samedi soir et dimanche jour furent des moments silencieux, chose qui n’était pas arrivée depuis deux mois, je me demandais si la trêve était enfin installée.
Parce qu’il faut aussi réaliser que, pendant tout ce temps-là, je suis sujette aux angoisses et en ai vécue plusieurs spontanées à cause de lui, tout en me détestant encore plus de me laisser affaiblir de la sorte par un gamin de seize ans irrespectueux. Mais c’était ainsi. Je me sentais de plus en plus prise au piège, je voulais sortir de là, je voulais être riche pour louer immédiatement un autre appartement et envoyer balader celui-ci sans me soucier des derniers mois du bail. Je voulais partir, partir, partir. Mais on ne peut pas être aussi volage quand on a une famille.
Un autre souci s’est créé durant cette période: mon voisin de plafond. Celui qui n’avait aucune isolation, mais que je supportais. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Mon plafond a-t-il rapetissé au cours de cet été-là? Le papier de riz était-il grugé par des rongeurs, laissant d’énormes trous? Pourquoi tout d’un coup, j’entendais sa musique sans cesse, avec son boumboum quant à lui plus Hip Hopeux? Pourquoi sa télé était-elle devenue si insupportable? Pourquoi avaient-ils tous enfilés soudainement de gros souliers à cap d’aciers pour monter les escaliers, même le chien?
Je suis montée une vingtaine de fois pour leur demander de baisser la musique. Quand je ne pouvais me déplacer, je cognais trois petits coups discrets au plafond, comme une sauvage. Évidemment, ça a fini par l’énerver. Pourquoi sa voisine du plancher devenait si chiante tout à coup? Qu’est-ce qu’elle voulait, celle-là? Laisse-nous vivre un peu!
En même temps, c’était pas facile de parler avec un pakistanais qui baragouinait l’anglais avec tellement d’accents que mon niveau intermédiaire-anglais se retrouvait au niveau l’anglais-pour-les-nuls. On communiquait par simagrées et par coups de balai au plafond.
La goutte arriva en septembre. Alors que j’attendais naïvement l’automne pour que les partys d’été cessent complètement, j’entendis la musique de mon voisin éclater un samedi soir, dix-neuf heures. La voiture de maman était là. Je fronçai les sourcils, inquiète.
C’est mon amoureux qui a fait le premier contact avec elle. Il est allé la voir pour lui demander de demander à son fils de baisser le son juste un peu. Elle avait ronchonné, dit que pourtant, elle était pas forte, mais ils avaient abdiqué et la musique, sans s’arrêter, avait considérablement diminué.
Lorsque cela se répéta le dimanche après-midi, je poussai un soupir de frustration et enfilai mes souliers. C’était à mon tour.
Mais moi, je suis tellement plus obstineuse et plus caractérielle que mon amoureux.
Dès qu’elle a ouvert la porte, j’ai senti que ça ne serait pas très courtois. Elle portait bien le chapeau du HLM, tant au niveau du look que du langage et, je le découvris rapidement, de l’intelligence.
Ce n’est pas mon genre d’insulter quelqu’un de cette façon. Mais elle n’était réellement pas intelligente et plutôt agressive. Pendant tout notre entretien, elle tenait des propos désordonnés, avec des arguments contradictoires. Elle objectait qu’elle n’entendait rien, que je ne devrais rien entendre non plus parce qu’il y a des pare-feux entre les immeubles (…ah? ça sert donc à ça un pare-feu?), que c’était bizarre que nous on entende de la musique parce que, l’été dernier, il y avait des oiseaux dans les murs et personne les avait entendus ( …hein?).
Quand j’ai raconté ce passage à mon homme, il a sorti un argument que j’aurais bien voulu penser au moment de la dispute avec la tigresse: « Donc, elle est en train de te dire que si y’avait des oiseaux dans les murs et que t’as rien entendu, mais que t’entends la musique de son fils, ça veut dire que celle-ci est VRAIMENT forte!»
J’étais trop éberluée par sa conversation pour m’arrêter à cette analyse. Elle pouvait m’interrompre pour me donner un argument sur quelque chose dont on avait discuté plusieurs minutes avant. Je voyais bien qu’elle ne m’écoutait pas, qu’elle ne faisait que chercher des arguments pour nous démontrer qu’on avait pas le droit de lui demander courtoisement de seulement baisser UN PEU le volume de son fils. Ça a fini sur une note qui démontrait bien toute la lignée de cette conversation totalement inutile:
« – Pis quoi? fit-elle en m’interrompant à nouveau. T’as jamais écouté de la musique forte, toi? T’as jamais eu seize ans?
- Oui, j’ai déjà eu seize ans et j’ai déjà écouté de la musique forte, pis quand on me demandait de la baisser, je le faisais. »
Elle n’eut aucun argument de poids à cette réplique, elle fit donc la seule chose qu’elle était en mesure de faire: me claquer la porte au nez.
En revenant chez moi, j’étais folle de rage. En voulant claquer violemment la porte massive de mon appartement, je n’ai pas eu le réflexe d’enlever mon genou du chemin avant. Le bleu mauve-noir-nuancé qui s’y forma me rappela pendant plusieurs jours cet élan de colère. Par contre, cela ne m’a pas empêché de rouvrir la porte pour bien la reclaquer à nouveau. J’avais besoin de défoulement, genou endolori ou pas.
Pour moi, c’était désormais clair, je devais partir de là. Nous devions partir de là. Comme la mère était du côté de la musique, je savais que je n’aurais aucun repos, que son fils ne ferait aucun effort pour diminuer sa musique, même si c’était ridicule qu’il ait besoin de mettre sa musique assez forte pour qu’elle résonne jusqu’au fond de mon appartement. Je ne sais pas pourquoi je fus apparemment la seule à me plaindre dans le voisinage. Collée sur la chambre de MusicTeenager, ma petite voisine du plafond de sept ans dormait dans sa chambre, à un mètre de la chaine stéréo infernale. Mon voisin de gauche aurait également dû trouver insupportable de voir ces week-ends envahis de cette façon, sous-sol ou pas. Si elle envahissait mon sous-sol, alors forcément elle envahissait le sien.
Peut-être s’abstenaient-ils de se plaindre afin d’avoir le droit de faire autant de bruits si cela leur plaisait?
Une semaine après cet épisode, on avait réussi à trouver un appartement dans un duplex, dans le même quartier, mais dans un coin plus tranquille (afin de ne pas s’éloigner de la garderie). Deux semaines plus tard, la nouvelle locataire visitait notre appartement. Nous l’avons prévenue de nos voisins, mais avec modération. Je les tolérais beaucoup moins bien que mon amoureux, qui avait fini par être excédé lui aussi, mais que je soupçonne d’y avoir été pour beaucoup, à entretenir cet énervement, cette angoisse. Ça avait amplifié le problème. Mais comme il n’y avait pas que MusicTeenager et le papier de riz qui ne nous convenaient pas dans cet appartement, nous y avons vu la possibilité de se trouver mieux.
Et on y est présentement. Dans le mieux. Sans voisins irrespectueux, sans pieds au plafond. L’ancien appartement était plus grand, mais il n’était pas confortable. Et comme il n’était pas confortable, nous n’utilisions pas toutes les pièces. Donc, par conséquent, l’ancien appartement s’avérait plus petit et toujours aussi inconfortable.
J’étais certaine depuis plusieurs semaines que je me verrais dormir dans le salon à Noël et au Jour de l’An, puisque je me doutais qu’ils allaient faire la fête. Ce qu’ils firent. Je dormis dans le salon afin de m’éloigner du mur gauche et entendis sa musique jusqu’à trois heures et quart du matin avant de finalement m’assoupir.
Jusqu’au déménagement, soit le 07 janvier, l’étudiant au secondaire était en congé, il s’est donc efforcé chaque jour de me rappeler pourquoi un déménagement en plein mois de janvier s’avérait indispensable. Le jour du déménagement, dès dix heures du matin, il a mis sa musique plein volume pour nous donner un beat de départ. Même le mardi suivant, quand on est revenu chercher quelques bricoles, on entendait sa musique en coopération avec la musique de mon ex-voisin de plafond, qui devait jubiler de notre déménagement si je compare au volume de la musique de cette journée-là.
Cette épopée fut longue autant à vivre qu’à écrire. Mais ça soulage beaucoup. À partir de maintenant, j’aurai beaucoup plus conscience de mon impact sur mes voisins et m’efforcerai d’être la plus discrète possible.
Je sais que discrétion et moi, pour certaines situations, c’est un agencement impossible. Mais chose certaine, plus jamais je n’écouterai la musique à plein volume ailleurs que dans mes écouteurs.
Plus jamais